Les différentes expressions cliniques du chagrin de l’enfant endeuillé

Le chagrin de l’enfant confronté à la mort d’un proche est très. Trop souvent écarté, à notre époque, des rituels du deuil dans le but de le mettre à l’abri de toutes les émotions qui s’y rattachent, il reste le plus souvent confronté au silence, renvoyé à une solitude où toutes ses questions resteront sans réponse, où son chagrin et sa tristesse ne pourront que rarement être entendus, faute de pouvoir les exprimer. Toutes ces émotions engendrées par une perte affective qui le bouleverse vont devoir trouver d’autres expressions au travers d’une symptomatologie variée, à court, moyen et long terme qui ne sera que rarement reliée au vécu de son deuil. G. Cordier


1. Les troubles du sommeil


Ils sont quasi constants dans les premiers temps dans la mesure où, pour tout enfant, dès 3 ans, la notion de la mort est étroitement liée au sommeil. Ainsi, l’enfant endeuillé redoute-t-il le moment d’aller se coucher, cherche à en retarder l’échéance, quête la présence rassurante d’un adulte auprès de lui, quand il n’exige pas de dormir dans le lit de ses parents. Hugo, 6 ans, a été confronté, en quelques mois, à la mort de sa grand-mère et d’une copine de classe. Ses parents consultent 3 mois plus tard car « chaque soir, il redescend de sa chambre, jusqu’à 20 fois, n’arrivant pas à s’endormir. » Il me confie : « J’ai peur de m’endormir car j’ai peur de ne plus me réveiller. » Ophélie, 10 ans, après la mort de ses grands-parents à 6 mois d’intervalle, exige que sa mère se tienne à côté de son lit jusqu’à ce qu’elle soit endormie.


2. Les conduites régressives


Très fréquentes, elles sont liées à l’idée que, pour tout enfant confronté à la mort d’un proche, la mort est contagieuse et qu’elle risque, à court terme, d’emporter tous les membres de sa famille. Pour se protéger de cette menace, l’enfant a besoin de s’assurer à tout moment de la présence de ceux qui lui sont chers d’où une difficulté à vivre toute séparation, même provisoire, ce qui se traduit par des comportements régressifs. Aurélie, 10 ans, a perdu son père il y a 4 ans. Elle vit seule avec sa mère, s’interdit toute sortie en dehors de l’école et dort avec elle « Tout ce qu’elle fait, il faut que je sois là. Elle est fort proche de moi » me confie sa maman. Ces conduites régressives peuvent s’installer durablement.


3. Les somatisations diverses


Elles sont l’expression d’une angoisse latente face à cet imprévu qui peut survenir à tout moment. Dylan, 3,5 ans consulte pour une énurésie réapparue il y a 2 mois alors qu’il était propre la nuit dès ses 20 mois. En réponse à ma question, ses parents m’apprennent que son grand-père est décédé il y a 2 mois mais « ça n’a rien à voir puisqu’on ne le lui a pas dit ».


4. Les troubles scolaires


Ils sont rarement identifiés comme se rattachant à un deuil vécu par l’enfant dans la mesure où ils peuvent survenir, non seule- ment dans les suites immédiates d’un décès mais à moyen et long terme si bien que le lien avec ce décès n’est presque jamais fait. Il faut en effet se souvenir qu’une des caractéristiques essentielles du deuil chez l’enfant est qu’il évolue par phases successives en lien avec les différentes phases de son évolution psychique. Deux enquêtes reprises dans l’étude de Nathalie Blanpain en octobre 2008 [1] ainsi qu’une enquête nationale de la FAVEC et de l’UNAF en 2010 ont mis en évidence que les orphelins de père ou de mère sont moins diplômés (28 % n’ont aucun diplôme contre 17 % de la population générale), font des études plus courtes (le décès d’un père diminue de 6 points les chances d’obtenir le bac).


5. Les troubles du comportement de type agressivité


Les comportements d’agressivité envers les parents, la fratrie, les copains sont très souvent présents chez l’enfant endeuillé. Cette agressivité présente chez tout endeuillé s’explique par l’ambivalence présente au cœur même de nos relations les plus affectives. Plus nous aimons quelqu’un, moins nous supportons qu’il nous manque, qu’il fasse défaut d’où ces brusques colères qui nous envahissent alors, dont nous ne savons que faire si ce n’est qu’en la tournant contre nos proches. Matthieu, 10 ans, après le décès de son père, est devenu très colérique. « Il casse tout dans la maison dès que je lui refuse quelque chose, me dit sa mère, et très souvent, il me dit pourquoi c’est pas toi qui es morte au lieu de papa ? ».

Cette agressivité présente chez nombre d’enfants et d’adolescents endeuillés est le signe d’un processus de deuil toujours en cours quand bien même elle survient à distance du décès. Il arrive qu’elle se tourne vers l’enfant lui-même qui va alors se déprécier, se dévaloriser, s’empêcher de réussir, ce qui va se traduire parfois par un état dépressif. Reconnaître cette colère qui l’habite, pouvoir l’exprimer autrement sans être jugé va être une aide importante pour l’enfant.

La mort d’un proche confronte tout enfant à un travail de deuil qui va évoluer par phases successives tout au long de son développement psychique, ce qui le distingue en grande partie du deuil de l’adulte [3]. Ce travail de deuil sera d’autant plus difficile qu’il est trop souvent écarté des rituels du deuil, abandonné à lui-même, au silence qui entoure le souvenir de celui qui est mort. Il reste trop souvent avec ses questions sans réponses, son chagrin que son entourage n’a pas trop envie de voir ni d’entendre.

À nous d’être attentifs aux différentes expressions cliniques de ce chagrin afin que nous puissions enfin lui donner la possibilité de l’exprimer, de sortir de son isolement, d’être accompagné sur ce chemin d’humanité qui renvoie chacun à ses fragilités.

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